56e anniversaire des mémorables manifestations populaires du 11 décembre 1960

dimanche 11 décembre 2016
par  Alger republicain

Six ans après le déclenchement de la lutte armée pour la libération nationale et l’indépendance, par dizaines de milliers, les Algériens descendent dans les rues d’Alger et de nombreuses autres villes pour manifester leur volonté de s’affranchir du système colonialiste.
Ils répondaient aux provocations des « ultras » partisans fanatiques de l’Algérie française et de la perpétuation de l’oppression du peuple algérien. Ils tenaient à faire savoir au général de Gaulle en tournée en Algérie qu’ils rejetaient sa manœuvre tendant à octroyer une autonomie de pure forme sans rupture des liens de dépendance de la métropole.

Les mots d’ordre inscrits sur les banderoles brandies face aux fusils et aux mitraillettes qui abattent les Algériens par dizaines sont d’une limpidité coupant court à toute ambiguïté. Ils clament devant les journalistes du monde entier l’unité des Algériens derrière le FLN-ALN. Le peuple est unanime autour du Gouvernement provisoire de la République Algérienne. La propagande des services d’intox de l’armée française est démentie de façon cinglante. Non, le sigle prestigieux du FLN-ALN n’est pas celui d’une bande de criminels terrorisant le peuple algérien comme le ressassent depuis le 1 er novembre 1954 les défenseurs acharnés de la domination coloniale ! Il est la voix et le bras armé d’un peuple résolu à mettre fin à l’oppression.

C’est un tournant historique dans la lutte pour l’indépendance. C’est la première fois depuis le début de l’insurrection que spontanément les Algériens bravent dans les rues l’armée française. Après l’explosion de la bombe déposée par des policiers fascistes au pied d’un immeuble de la rue de Thèbes à la Casbah, en août 1956, les habitants avaient esquissé une manifestation pour dénoncer le crime qui fit plus de 70 morts. Mais au lieu de l’encourager pour donner à la lutte de libération le caractère d’un mouvement populaire de masse, rendant plus difficile la traque par les soldats français des groupes de patriotes armés, les responsables de la zone autonome s’y étaient opposés de crainte d’une réaction sanglante des forces répressives. Ils promirent de venger les morts.

Ils avaient opté pour une stratégie d’actions de contre-terrorisme mené de façon indistincte par de petits groupes de fidaïyyine à coups de pistolets ou de bombes dans les cafés et dancing de la capitale fréquentés par les Européens. Cette stratégie, dont on peut dire qu’elle fut une grave erreur politique, étant donné qu’elle finit par jeter dans les bras des fascistes les Européens qui auraient pu être gagnés à la nécessité d’une juste solution politique, eut pour conséquences de justifier l’organisation d’une répression féroce à une échelle jamais vue. Elle est menée sous les clameurs des ultra-colonialistes et de tous les politiciens de la bourgeoisie française attachés à leur ordre colonialiste révolu, socialistes compris.

Des dizaines de bombes sont déposées par les groupes dirigés par Yacef Saadi. Elle firent beaucoup moins de morts parmi les civils européens que ne le fit la seule bombe de la rue de Thèbes parmi les Algériens. Mais leurs effets furent démesurément grossis par la presse colonialiste. Ils furent exploités de façon éhontée pour justifier l’extermination physique des patriotes ou leur emprisonnement massif. Les journaux colonialistes dont les propriétaires faisaient tous partie des « Cent seigneurs de la colonisation » écumaient de rage. Ils chauffaient à blanc les pieds-noirs et appelaient ouvertement au meurtre. Les paras défaits en Indochine s’abattent comme des sauterelles tueuses sur les quartiers algériens. Une terreur d’une ampleur inimaginable s’installa. En à peine 6 mois, 3000 Algériens périrent dans d’atroces souffrances. Les techniques de torture inventées par la soldatesque française auraient fait mourir de jalousie les spécialistes de la Gestapo. C’est comme si, proportionnellement au nombre des habitants de la Casbah, de Belcourt, de la Redoute ou d’El Harrach, la Gestapo avait tué sous la torture 30 à 50 000 Parisiens en l’espace de 6 mois !

Toute l’organisation politique patiemment bâtie par le FLN à Alger puis dans les autres villes fut détruite entre janvier et septembre 1957. Après avoir tué le 5 octobre de cette année tragique Ali La Pointe et ses compagnons, Hassiba Ben Bouali, Mahmoud Bouhamidi et Omar Yacef, les généraux français exultèrent. La « bataille » était gagnée prétendaient-ils. Ben M’hidi exécuté, la direction du CNRA contrainte de se réfugier au Maroc ou en Tunisie, le FLN a été « éradiqué ». La pacification du reste du pays n’était plus, selon eux, qu’une question de mois.

Les ultras pourront continuer à lyncher selon leur bon plaisir. Les actions du FLN deviendront épisodiques, sans autre efficacité que de témoigner de la poursuite du combat libérateur quel qu’en fût le prix.
Porté au pouvoir lors des journées du 13 mai 1958 par les officiers ultracolonialistes et fascistes, de Gaulle affine sa stratégie. Il fera tout pour conserver l’Algérie sous la domination de la France. Mais il est d’abord le représentant du grand Capital français dont les intérêts divergeaient avec ceux des « Cent seigneurs », grands armateurs, gros propriétaires fonciers et grands actionnaires dans les sociétés minières. Il ne sacrifiera pas les objectifs internationaux de la grande bourgeoisie métropolitaine pour les beaux yeux d’une minorité accrochée à des intérêts mineurs du point de vue des enjeux qui paraissent plus essentiels pour les monopoles capitalistes de la métropole. Intoxiqué lui aussi par la propagande des services de l’action psychologique sur la fin prochaine de la « rébellion », il élabore une politique basée sur la fausse conclusion que la reddition des « derniers » groupes armés de l’ALN n’était plus qu’une question de jours. Il est conforté dans son jugement superficiel par la mort héroïque de Amirouche, Si Haouès, Bougara, chefs mythiques de l’ALN. Il est encouragé dans ses illusions par la saignée opérée au sein des combattants au cours des grandes opérations de nettoyage menées sur toute l’étendue du territoire à partir du milieu de l’année 1959 sous les ordres du général Challe. Il tente de diviser les combattants de l’ALN par son appel à « déposer les couteaux dans les vestiaires » et à accepter la « paix des braves ». Il libère une partie des prisonniers dans le but d’en faire des émissaires de sa 3e force au sein de la population.

Près de 60 ans après la terrible épreuve endurée par le peuple lors des 4 dernières années de la guerre de libération, il faut reconnaître que le défaitisme avait commencé à se répandre dangereusement après le retour du général à la tête de la France et sa tentative d’en finir avec l’insurrection en employant de gros moyens. A la faveur d’un quadrillage sans précédent du territoire et du règne de la terreur dans les zones habitées par les Algériens, les actions armées étaient devenues très rares dans les villes. Les informations collectées par les mouchards recrutés au cours de ce que l’on a appelé la « bataille d’Alger » n’étaient pas sans conséquences. Les tentatives de reconstitution de groupes armés étaient tuées dans l’œuf. Il semblait que l’insurrection était vouée à une défaite certaine. La recherche d’un compromis aux dépens de la reconnaissance du droit inconditionnel à l’indépendance faisait du chemin dans divers milieux démoralisés par le coût douloureux de la lutte et par l’absence apparente de perspective de victoire. La propagande colonialiste s’efforçait de discréditer le GPRA. Elle présentait ce dernier comme un groupe jouissant des plaisirs de la vie dans les pays voisins et indifférents aux drames vécus à l’intérieur. Elle n’était pas sans effet sur les esprits fragilisés par les coups terribles de l’armée française .

Mais les stratèges de la reddition se trompaient sur toute la ligne.

Une nouvelle génération de combattants prêts à tous les sacrifices était en train de se lever parmi les plus jeunes. Aucun retour en arrière n’était permis même si la guerre devait encore durer des années. Loin d’éroder l’esprit combattif de la jeunesse, la propagande hostile orchestrée de mains de maîtres par les services de l’action psychologique de Godart et de Léger ne faisait que l’attiser.

Les esprits des adolescents étaient en ébullition. Leur rêve le plus grand était de rejoindre les maquis ou de s’armer pour attaquer les patrouilles ennemies. Croyant isoler le FLN, les colonialistes de la métropole avaient enjoint d’intensifier la scolarisation des Algériens. Grâce au 1er Novembre, la France a dû enfin se résigner à ouvrir largement les portes des écoles aux enfants indigènes. Entre 1954 et 1960 les effectifs des élèves d’origine algérienne avait doublé passant de 300 000 à plus de 600 000. Le résultat de cette concession n’était pas celui qu’attendaient le gouvernement, les ultra et les fascistes. Les écoles primaires, les collèges et les lycées s’étaient au contraire convertis en centres d’incubation d’une armée potentielle dont on avait de la peine à imaginer la force montante. Les autorités coloniales considéraient les progrès réalisés dans la scolarisation comme des indices du succès de leur politique « d’intégration ». Elles étaient persuadées qu’ils allaient détacher le peuple du FLN ! Elles ne se doutaient pas que cette masse de jeunes n’attendait que le signal pour entrer activement dans la lutte, prenant la relève de ceux qui étaient tombés en martyrs, ceux qui peuplaient les prisons ou encore ceux que la terrible répression a réussi à neutraliser.

Ceux qui osent encore aujourd’hui prétendre que le FLN-ALN avait militairement perdu n’ont rien compris à ce qui se passait dans la tête des enfants de 15 à 25 ans murissant rapidement dans le feu des luttes et n’aspirant qu’à suivre l’exemple des héros de Novembre.
Les chantiers dont le Plan de Constantine avait multiplié le nombre rassemblent des dizaines de milliers de travailleurs algériens que soude la prise de conscience de la force qu’ils représentent face à l’oppresseur. Sur ces chantiers où l’on était venu pour assurer le pain de ses enfants, la conviction collective que la victoire est inéluctable malgré la puissance de l’appareil militaire est décuplée. Elle fait reculer les tendances pessimistes. Le FLN y trouvera le vivier qui lui donnera une nouvelle vigueur après décembre.

Sur un autre plan, et contrairement aux calculs de de Gaulle, les milliers de prisonniers remis en liberté en 1959 et en 1960 porteront en rentrant chez eux non le chant lugubre de la reddition mais celui de la poursuite de la lutte. Les maisons des militants libérés ne désemplissent pas. Les femmes, amies, parentes ou voisines, affluent pour rendre visite aux mères et aux épouses des détenus libérés. Chargées de gâteaux, de sucre et de café, elles viennent partager avec elles la joie des retrouvailles. Les domiciles deviennent des lieux bruissant de solidarité, d’échanges d’informations et de notes d’espoir. Les femmes discutent de tout ce qui a trait à la lutte de libération, des activités du GPRA, du soutien des « Russes » ou des Chinois, du courage exemplaire et de la force des moudjahidine. Leur optimisme contraste avec la réalité dramatique des maquis écrasés par les bombardements continus, le napalm, les opérations de ratissage, la situation pénible des djounouds refusant de se rendre malgré la faim et les harcèlements. Les mois précédant le 11 décembre sont emplis d’une ferveur patriotique dont l’explosion surprendra tout le monde.

Les soulèvement du peuple le 11 décembre n’est pas tombé du ciel. Un torrent souterrain l’a préparé.
De Gaulle et les classes exploiteuses qu’il représente comprirent que la page de « l’Algérie de papa » était en train de se refermer définitivement. Il fallait sauver ce qui pouvait l’être au bénéfice de la grande bourgeoisie française dont les regards étaient braqués non sur les opulentes plaines du nord aux mains de 8 000 gros colons mais sur les champs de pétrole du Sahara qu’elle compter détacher de l’Algérie en les amarrant directement à la France.

Les dirigeants à l’extérieur de la lutte de libération étaient surpris par l’éruption soudaine et inattendue du volcan qui sommeillait dans les villes. Dans le climat délétère des coups assénés au FLN-ALN par la répression impitoyable, peu de révolutionnaires avaient gardé le moral même si les signes de faiblesse n’étaient pas de mise. Les manifestations du 11 décembre avait changé complètement le rapport des forces. Désormais le gouvernement français devrait cesser de louvoyer et s’engager dans des négociations sérieuses.

Cependant, Ferhat Abbas, au nom du GPRA, s’empressa d’ordonner la fin des manifestations. Un dirigeant révolutionnaire aurait au contraire appelé les masses populaires à les poursuivre sous toutes les formes, à les combiner avec les grèves, à s’organiser, à renforcer l’organisation du FLN en créant des comités dans les quartiers et sur les lieux de travail, à rejoindre les groupes armés, etc.

En fait l’après-indépendance était en cours de préparation. Pour ceux qui cherchaient à prendre la place des colonialistes, à laisser intacts les rapports de domination et pour ceux qu’effrayait la perspective d’un peuple organisé de façon démocratique et indépendante, il n’était pas question d’encourager la poursuite des manifestations. Le risque que le mouvement populaire apprenne à mesurer les forces qu’il portait en lui était inconcevable.

En ces journées historiques, Ferhat Abbas a exprimé une tendance qui allait à l’indépendance placer le mouvement populaire sous l’hégémonie du parti unique pour l’empêcher de s’opposer à la confiscation des fruits de la victoire inéluctable du peuple par une minorité de nouveaux privilégiés.
Faisant preuve de discipline, le peuple suivit cependant à la lettre cette directive démobilisatrice. Il tenait à témoigner ainsi de son soutien total à son gouvernement provisoire et aux dirigeants de la lutte de libération.
Les colonialistes devaient comprendre que le peuple et ses représentants étaient soudés par une volonté inflexible de poursuivre le combat jusqu’à la victoire.

18 mois de luttes et de souffrances indicibles seront encore nécessaires avant de voir flotter le drapeau de l’Algérie indépendante sur les frontons des édifices publics. Et d’assister au spectacle inoubliable des soldats français pliant bagage et s’embarquant dans les navires pour un aller sans retour.

Zoheir BESSA
11.12.16


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