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« Des chemins et des hommes », de Mohamed Rebah. LA REVOLUTION CONFISQUEE

dimanche 17 janvier 2010, par Alger républicain

Mohamed Rebah portait en lui, depuis des décennies, l’histoire de ces hommes et femmes ordinaires qui ont écrit une des plus belles épopées de l’Algérie d’aujourd’hui, celle de la lutte armée pour l’indépendance.

En automne 1962, nos chemins et nos vingt ans se sont croisés au sein de l’équipe d’Alger républicain et dans le Parti communiste algérien (PCA), je venais du Front de libération nationale et dès les premiers échanges nous étions devenus camarades et frères : mon prénom y était apparemment pour quelque chose. Dès les premiers échanges, Mohamed m’avait parlé, avec émotion, de son frère aîné Noureddine mort pour l’Algérie ! Mais il m’a parlé aussi d’autres noms dont j’ignorais totalement l’existence : Mustapha Saâdoun, Maurice Audin, les Guerroudj, Raymonde Peschard, Ali Longo …Beaucoup de noms hommes et femmes, morts ou encore en vie. Je venais de découvrir un pan caché de mon pays et de son histoire. Je compris par la suite, dans le feu des luttes, que cet oubli n’était pas pour le moins innocent

Des chemins et des hommes
de Mohamed Rebah

Le chemin de Mohamed Rebah

Mohamed a vécu comme nous tous, l’interdiction du PCA en novembre 62, la nouvelle page, de trois ans, ajoutée ? la « grande aventure d’Alger républicain » jusqu’ ? l’arrêt de la parution après le coup d’Etat du 19 juin 1965. Il a vécu, avec d’autres camarades et frères, l’enfer d’une nouvelle arrestation et des tortures ignobles pratiquées par les tortionnaires de l’Algérie nouvelle, humiliée par tant d’injustice et de bestialité !(cet épisode d’enfer fut retracé dans la brochure « les torturés d’El Harrach » dont Mohamed fut un co-auteur).

Le parti retournera pendant 24 ans dans la clandestinité et la répression… Mohamed avait été déj ? interné dans des camps de concentration de triste mémoire de la colonisation : Ben Aknoun, Paul Cazelles, Bossuet et Arcole.

Il a conservé son projet au chaud, dans sa mémoire, pendant les années d’édification du pays dans lesquelles nous nous étions lancés corps et âmes.

À l’avènement du multipartisme de façade et de la reparution d’Alger républicain, l’ancien responsable de la rubrique sportive « Alger sprint » sera président de l’Association des amis du vénérable journal !

Quand dans les années 90, « les fous de dieu », les terroristes islamistes ont envahi notre pays, nos rues et nos villages, avec la complicité du pouvoir en place et l’aide directe et multiforme des puissances du « monde libre », Mohamed ne pouvait pas échapper comme d’autres hommes de progrès ? la barbarie et aux tueurs qui ont tiré pour lui faire éclater la tête – j’ai lu de mes yeux ,dans la une d’un quotidien, une manchette de huit colonnes annonçant sa mort !

Mais Mohamed a refusé de mourir ! Affaibli, ébranlé par tant de barbarie, il a lutté pour reprendre pied et a travaillé méthodiquement, avec le cœur et la raison, pour nous livrer un magnifique livre témoignage. Ce faisant, il a enrichi sans le vouloir, d’un nouveau chapitre (le sien), les chemins des femmes et hommes de progrès des cinquante ans dernières années.
Au cours du débat, abrité le 9 janvier 2010, par le café « l’île lettrée » autour du livre, un intervenant a voulu piquer l’auteur en lui posant la question « êtes-vous toujours communiste ? ». La réponse a été simple et malicieuse, tirée d’une chanson chaâbi « Ki l’youm ki zman, mazalni safi, mazalni ouafi » (« aujourd’hui, comme hier, je suis resté pur, je suis resté fidèle »).
Merci Mohamed, d’avoir tenu la promesse de livrer « les Chemins et les hommes » merci ? tous ceux qui l’ont aidé ? réaliser ce rêve et de poursuivre sa quête de vérité ! (Edition mille feuilles-2009)

Le chemin d’une femme

Quand on s’enfonce dans le livre et qu’on commence ? faire connaissance avec le personnage de Noureddine Rebah, jeune universitaire, communiste, membre de l’UJDA (Union de la jeunesse démocratique algérienne) monté au maquis en octobre 1955, on pénètre dans une famille algérienne des années cinquante. On constate alors que ce sont tous les membres de la famille qui sont impliqués dans la guerre de libération. On constatera le rôle irremplaçable de la femme, ici la mère de famille, même s’il parait effacé. Tout l’édifice ne tiendrait pas sans elle, pas seulement dans la famille, mais dans la société entière ! C’est la femme algérienne au cœur du combat national.

Lalla comme l’appellent les siens, lalla Hafsa, dont Mohamed ose livrer une photo dans son livre, va au cours de la guerre de libération et après l’indépendance constituer le ciment protecteur contre les agressions extérieures.

Il faut être d’une combativité hors du commun, pour tenir le coup et mener sa maisonnée dans l’harmonie. Ses deux frères, Maklouf et Ali Longo, membres du PCA, mèneront Noureddine au parti et au maquis dans le sens réel du terme. Ils iront d’un camp de concentration ? une autre prison jusqu’ ? l’indépendance. Noureddine l’aîné de ses fils restera au maquis jusqu’ ? son héroïque sacrifice. Mohamed et son frère cadet Benyoucef connaîtront les camps d’internement et de concertation, le père malmené sera obligé ? l’exil professionnel pour rester en vie.

La mère sera sur tous les fronts pour chercher les siens dans les prisons et les commissariats, préparer les paniers et les visites aux détenus tout en s’occupant des quatre autres enfants en bas âge et de leur scolarité. Elle subira ensuite un choc terrible celui de devenir mère de chahid après la mort héroïque au combat de Noureddine son fils aîné.

J’ai connu mâ Hafsa, elle avait presque le même âge que la mienne, avec toujours un sourire affable, cette dame de petite taille portant le saroual traditionnel, avait aussi au fond des yeux une profonde douleur, celle de la perte de son fils aîné…

En septembre 1965, elle revivra ? nouveau elle et les siens, le bruit des bottes et les vociférations des soldats envahissant sa maison pour enlever Mohamed après le coup d’Etat. J’ai accouru dès que j’ai su la nouvelle pour apporter aide et solidarité. Cette mère courage était ébranlée et profondément triste par l’arrestation de son fils, mais au fond des yeux on sentait colère et détermination. Mohamed raconte dans son livre (page 116) : « A la recherche de son lieu de détention, elle se présenta au commissariat central accompagnée de sa fille Djamila (aujourd’hui chirurgien dentiste).Un vieil inspecteur, résidu de l’école de la police française, irrespectueux, arrogant, lui lança, cherchant ? l’intimider : « votre fils est communiste ! ». Très digne, calme et sereine, ma mère lui répondit en arabe « qu’Allah remplisse le pays de gens comme lui  ».

Ce courage et cette détermination ont rejailli ? une autre occasion et j’en ai été le témoin « privilégié ». Le 19 décembre 1967, j’ai reçu chez moi , un appel téléphonique, Mâ Hafsa me dit deux phrases courtes et précises : « sors ! Ne reste pas ? la maison ! » . J’ai pris ma veste et j’ai dégringolé les escaliers ? temps. Quelques minutes après, une escouade de gendarmes envahissait mon domicile. Madame Rebah en me transmettant le message d’alerte ami, m’a épargné tortures et prison qu’ont subi mes camarades du PAGS de la banlieue ouvrière de Rouiba, elle m’a permis de consacrer plus de vingt ans de ma vie, dans la clandestinité au service de mes idéaux !
Merci, Madame Rebah ! Merci aussi d’avoir donné sept enfants, tous universitaires, ? l’Algérie pour sa libération et son édification !

L’anticommunisme contre l’Algérie.

« Des chemins et des hommes », ne se veut pas un livre relatant « l’apport des communistes algériens ? la guerre de libération nationale ». À travers l’itinéraire de deux personnages principaux : Nour Eddine Rebah et Mustapha Saadoun, nous suivons les luttes de deux militants communistes au sein de leur peuple sur le terrain, bien avant le déclenchement de la lutte armée : luttes dans la jeunesse, avec les ouvriers, les paysans, les chômeurs, les laissés pour compte contre la misère et l’oppression coloniale, luttes unitaires avec les autres composantes du mouvement politique national…

Mustapha le répètera jusqu’ ? son dernier souffle « diffuser un tract, préparer un meeting, organiser une manifestation de rue, soutenir des ouvriers grévistes, ce sont l ? des actions quotidiennes qui permettent de préparer le peuple aux grands combats politiques, y compris ? l’étape de la lutte armée, qui est le plus haut niveau de la lutte politique » (page 13)

Le passage de la rue au maquis se fait naturellement et Mohamed Rebah va nous raconter avec des mots simples les rencontres avec l’Algérie profonde, des noms de lieux que l’on ne retrouvera nulle part, ceux de villages anonymes, de tribus, de mechtas, de lieux dits…que feront revivre des hommes simples, ordinaires, d’origine modeste. On ne les retrouvera dans aucun autre livre et témoignages, rarement sur des places publiques ou grandes avenues aujourd’hui…On apprendra que la guerre de libération a été lancée , sans un minimum de préparation sur le terrain des luttes dans les montagnes et les plaines, heureusement que le rejet de l’oppression coloniale est grande et la conjoncture internationale favorable ? l’émancipation des peuples.

Le déclenchement de la lutte armée ne sera l’œuvre d’aucun parti politique d’avant 1954. Lancé par une poignée d’hommes patriotes, le Front de libération national (FLN) refusera d’être un front d’organisations et les luttes pour le leadership, l’hégémonisme et la course au pouvoir vont hypothéquer l’avenir du pays libéré : sous le front pointait déj ? le parti du FLN . Après le congrès de la Soummam, on sentit nettement souffler un vent anticommuniste. Abane Ramdane , lui-même au cours d’une mission ? l’intérieur des maquis , accompagné de Saad Dahleb, demandait si Mustapha avait fait du « travail fractionnel ». En mars 1957 Mustapha est convoqué au PC de la Wilaya 4. Il raconte : Slimane Déhilès me dit « je t’ai appelé aujourd’hui…on te reproche de faire du travail fractionnel, de faire de la propagande anti FLN et de tenir un discours marxiste dans les réunions avec la population ». De quoi m’envoyer directement ? la « fosse » … pour être égorgé !

Un an auparavant, en 1956, Nour Eddine raconte sa rencontre avec Déhilès , commandant de la wilaya 4 , revenant du congrès de la Soummam où il avait été désigné au Conseil national de la révolution algérienne(CNRA) : « déj ? au courant de notre activité politique dans le passé, il exigea de nous d’abjurer l’idéal communiste devant une assemblée de 500 maquisards, cadres et djounoud, qu’il convoqua pour la circonstance » . Ni Mustapha, ni Nour Eddine n’ont renié leur idéal et ils auront plus de chance que d’autres anciens camarades victimes de mauvais traitements et parfois même assassinés. Assassiner des djounoud, c’est faire le travail de l’armée coloniale ! Que sont devenus les accords FLN-PCA élaborés par Benkhedda et Abane d’un côté et Hadj Ali et Hadjerès de l’autre.

Qui a respecté ses engagements ? Qui les a reniés ?

Il faut garder en mémoire que le congrès de la Soummam, au lieu de renforcer le caractère démocratique et de progrès de la Révolution, a renforcé les préjugés anticommunistes et décidé de maintenir le PCA « dans son cocon de chrysalide », un autre clin d’œil « au monde libre » après l’Adhésion de l’UGTA ? la très pro-américaine CISL . Pendant ce temps, les libéraux qui ont traîné les pieds pour rejoindre la lutte armée, seront portés ? la tête du GPRA, les « partis » de la France, de l’oncle Sam, les baathistes avant l’heure, les islamistes, la cinquième colonne, vont s’implanter en force. L’Algérie était mal partie, générant plus de faux moudjahidin que de vrais.

L’histoire jugera !

L’histoire raconte le passé, mais éclaire le présent et dessine l’avenir !

A. Noureddine

17.01.2010