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Désacraliser le droit international pour comprendre le monde réel
lundi 19 janvier 2026, par
Depuis des décennies, le droit international est présenté comme un rempart moral, un ensemble de règles neutres censées protéger les peuples contre l’arbitraire des puissants. À chaque guerre, à chaque agression, à chaque sanction collective, le même refrain revient : « le droit international a été violé », comme s’il s’agissait d’un accident, d’une dérive, d’une trahison d’un ordre fondamentalement juste.
Cette vision est trompeuse. Elle repose sur une sacralisation du droit international qui empêche de comprendre sa véritable fonction.
Car le droit international n’est pas un idéal moral suspendu au-dessus des rapports de force. Il est un produit historique, né et façonné dans le cadre du système capitaliste mondial, et plus précisément de l’impérialisme. Il ne limite pas la domination : il l’organise, la légitime et la rend acceptable.
Dans un monde structuré par des inégalités profondes de puissance économique, militaire et politique, l’idée d’une égalité juridique entre États relève de la fiction. Les grandes puissances écrivent les règles, les interprètent et les suspendent lorsque leurs intérêts l’exigent. Les États dominés, eux, sont sommés de s’y conformer scrupuleusement, sous peine de sanctions, d’isolement ou d’intervention armée.
Le droit international fonctionne ainsi comme un instrument de pouvoir. Il criminalise les résistances, délégitime les politiques souveraines, punit collectivement les populations civiles, tout en offrant une couverture légale ou humanitaire aux violences impérialistes. Lorsqu’il ne sert plus, il est ignoré sans conséquences pour ceux qui disposent de la force.
Il faut donc rompre avec l’illusion selon laquelle le problème résiderait dans un « manque de respect » du droit international. Le problème est plus profond : ce droit reflète un ordre mondial fondé sur l’exploitation, la domination et la concurrence entre puissances. Il ne peut être juste dans un système fondamentalement injuste.
L’époque actuelle, marquée par des violations ouvertes des traités, le mépris affiché des institutions internationales et l’usage décomplexé de la coercition, ne constitue pas une rupture historique radicale. Elle marque surtout la fin d’un certain langage, la chute des masques idéologiques. Ce que l’on appelait « ordre international » apparaît désormais pour ce qu’il a toujours été : un rapport de force codifié, provisoire, réversible.
Loin d’être une régression, cette brutalité assumée a un effet paradoxalement positif : elle clarifie. Elle oblige à regarder la réalité en face, à abandonner les fictions juridiques et à analyser le monde tel qu’il est, non tel qu’on voudrait qu’il soit.
Face à cette réalité, l’enjeu n’est pas de restaurer un droit international mythifié, mais de comprendre les mécanismes matériels de la domination mondiale. Ce sont les rapports économiques, la concentration du capital, le contrôle des ressources, la supériorité militaire et technologique qui déterminent le droit et non l’inverse.
Désacraliser le droit international, ce n’est pas renoncer à la justice. C’est au contraire refuser les faux-semblants et poser les bases d’une lutte réelle pour l’égalité entre les peuples. Une égalité qui ne pourra jamais être décrétée par des textes tant que perdureront l’impérialisme et les structures qui le reproduisent.
La disparition des illusions n’est pas une perte. Elle est une condition nécessaire de la lucidité politique. Et sans lucidité, aucune émancipation n’est possible.
El Hadj Mohamed Brahim
Alger républicain