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Drogues : combattre les causes, pas seulement les conséquences

jeudi 2 juillet 2026, par Alger republicain

La drogue n’est pas une fatalité. Elle n’est ni un phénomène naturel, ni le simple résultat de choix individuels. Son expansion s’inscrit dans une société où l’exploitation, la précarité, le chômage, l’exclusion et la marchandisation des rapports humains alimentent le désespoir et l’aliénation, particulièrement chez les jeunes. Limiter la lutte contre les addictions à la répression ou à des appels à la responsabilité individuelle, c’est s’interdire d’en combattre les causes profondes. Face à ce fléau, il est indispensable de replacer le débat sur son véritable terrain : celui des conditions sociales qui le produisent et de la nécessité de construire une société où la dignité humaine, la solidarité et le droit à une vie pleinement épanouie l’emportent sur la logique du profit.

Chaque année, la Journée internationale contre l’abus et le trafic de drogues donne lieu à une avalanche de déclarations officielles. Les gouvernements promettent de renforcer la lutte contre les réseaux criminels, multiplient les campagnes de sensibilisation et appellent les jeunes à faire les « bons choix ». Pourtant, d’année en année, les trafics prospèrent, les addictions progressent et les victimes se multiplient. Ce constat impose une question essentielle : pourquoi les politiques mises en œuvre échouent-elles à enrayer durablement ce phénomène ?
La réponse ne peut être trouvée si l’on réduit la toxicomanie à une affaire de comportement individuel. Une telle lecture occulte l’essentiel : les conditions matérielles dans lesquelles vivent des millions de femmes et d’hommes. Le développement des addictions ne peut être dissocié du système économique et social qui les voit naître.
Le capitalisme contemporain produit des richesses considérables, mais il engendre simultanément la précarité, le chômage, l’insécurité sociale, les inégalités et l’exclusion. Il transforme le travail en source d’angoisse plutôt qu’en facteur d’émancipation, substitue la concurrence à la solidarité et soumet toujours davantage les besoins humains aux exigences du profit. Cette logique frappe particulièrement la jeunesse, confrontée à l’absence de perspectives, à la difficulté d’accéder à un emploi stable, à un logement digne, à une formation de qualité et à une véritable insertion sociale.
Dans ces conditions, les addictions apparaissent moins comme une cause que comme un symptôme. Elles expriment les contradictions d’une société qui produit simultanément la richesse et le désespoir. Elles révèlent les effets d’une aliénation sociale où l’individu, privé de la maîtrise de son existence, cherche dans les paradis artificiels une échappatoire à une réalité faite d’incertitudes et de frustrations.
Loin d’être étrangère à cette situation, la logique marchande tend à récupérer jusqu’aux drames qu’elle contribue à produire. Les drogues illicites alimentent des trafics extrêmement lucratifs, tandis que d’autres formes de dépendance, alcool, jeux d’argent, paris en ligne, consommation compulsive ou certaines addictions numériques, s’insèrent pleinement dans les mécanismes de valorisation du capital. Dans une société où tout devient marchandise, les souffrances humaines elles-mêmes deviennent source de profit.
C’est pourquoi la lutte contre les drogues ne saurait être réduite à une approche exclusivement sécuritaire. La répression des trafiquants est nécessaire, mais elle ne saurait suffire. Tant que subsisteront les conditions sociales qui alimentent le désespoir, la précarité et la marginalisation, les filières criminelles continueront de recruter leurs victimes et leurs intermédiaires.
Une politique progressiste de lutte contre les addictions doit donc reposer sur une conception globale de la santé publique. Elle exige le développement de la prévention dès le plus jeune âge, le renforcement d’un système public de soins accessible à tous, des structures de réhabilitation permettant une sortie durable de la dépendance et une véritable politique de réinsertion sociale, professionnelle et culturelle. Il ne s’agit pas seulement de soigner un individu, mais de lui permettre de retrouver pleinement sa place dans la société.
Mais cette politique sanitaire demeure elle-même insuffisante si elle n’est pas accompagnée de profondes transformations sociales. La meilleure prévention reste encore le droit effectif au travail, à l’éducation, au logement, à la culture, au sport et aux loisirs. Une jeunesse qui trouve sa place dans la production, dans la création, dans la vie collective et dans l’engagement citoyen est une jeunesse moins vulnérable aux mécanismes de la dépendance.
Au fond, la question de la drogue renvoie au type de société que nous voulons construire. Une société fondée sur la compétition permanente, l’exploitation et la marchandisation des rapports humains continuera inévitablement à produire les conditions favorables au développement des addictions. À l’inverse, une société orientée vers la satisfaction des besoins sociaux, la solidarité, la coopération et le développement intégral de la personne humaine crée les conditions d’un véritable recul de ce fléau.
Combattre les drogues, c’est donc bien davantage que combattre un produit ou un trafic. C’est refuser les mécanismes sociaux qui fabriquent l’exclusion, le désespoir et l’aliénation. C’est défendre une conception de la santé comme droit fondamental, de la jeunesse comme richesse de la nation et de la société comme communauté humaine fondée sur la justice sociale plutôt que sur la loi du profit. C’est en s’attaquant aux racines économiques et sociales du problème, et non à ses seuls symptômes, que pourra être menée une lutte réellement efficace contre les addictions.

EL HADJ MOHAMED BRAHIM