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Entretien : Oscar Niemeyer, l’Algérie et la mosquée révolutionnaire

mercredi 12 décembre 2012

En 1962, l’indépendance acquise, l’Algérie devint une terre d’accueil et d’asile, et Alger plutôt que la « Mecque des révolutionnaires », formule consacrée de l’époque, la New York des révolutionnaires. Cité cosmopolite, ouverte sur le monde, elle hébergeait alors des femmes et des hommes, qui de l’Angola au Brésil, de l’Afrique du Sud au Portugal, de la Palestine aux Black Panthers et au Mozambique combattaient le colonialisme, l’apartheid, le salazarisme, le racisme et les dictatures golpistes d’Amérique du Sud.

Cette solidarité, la première Constitution, née de l’indépendance et rédigée en 1963, la rendait ainsi : « La République algérienne garantit le droit d’asile à tous ceux qui luttent pour la liberté. » [1] C’est dans ce contexte de résistance, de « tiersmondisme » et de lutte anticolonialiste que cristallisera, par les arts, la musique, les chants et les danses, le Festival panafricain en 1969, alors que les pays du « Tiers-Monde » étaient des acteurs de l’histoire, qu’Oscar Niemeyer est sollicité par l’Algérie. En 1967, trois années après le coup d’Etat militaire contre le président Joao Goulart, persécuté et empêché de travailler par la dictature militaire, il s’exile. Résidant à Paris, il reçoit un coup de main d’André Malraux, alors ministre des Affaires culturelles de Charles de Gaulle, qui lui obtient un décret l’autorisant à exercer son métier en France. « Mais, nous dit-il, je n’ai jamais travaillé pour l’État français. »

Fidèle à lui-même et à ses amis, parmi lesquels Castro, l’inventeur de Brasilia [2], et d’une esthétique des courbes, n’a jamais renié son engagement politique ni son idéal révolutionnaire. Cette constance, dans et de l’idéal révolutionnaire, n’altère et ne limite en rien son immense largesse d’esprit et sa créativité artistique hors du commun, contrairement à ce que des esprits étroits et chagrins peuvent penser.

« Une douceur particulière »

Ici, l’océan, les collines et le ciel se combattent et s’épousent, s’affrontent et s’enlacent dans une perpétuelle débauche de lumières et de luxuriance végétale. Rares sont les villes si profuses en plages, en baies et en flore prodigieuses. Génésique, la nature guette la moindre négligence pour réoccuper ses espaces perdus. Douce comme une mélodie de Cartola ou de Jobim, envoûtante et vibrante comme sa samba, excessive comme les chansons de Bezzera, telle est cette cité déboussolée et endurcie par une violence urbaine qui empoisonne d’abord la vie de ceux qui vivotent de leurs maigres salaires. Incapable de combattre la pauvreté, la ville de la bossa nova, du carnaval, de la créativité artistique la plus foisonnante, et des favelas avec vue inexpugnable sur mer, sorte de pieds de nez des pauvres faits aux puissants, rêve encore à sa splendeur passée de capitale déchue. La gaieté et la joie demeurent malgré tout chez les Cariocas, alors qu’ici et là surgissent des condominiums, sortes de résidences médiévales new-look pour nouveaux riches apeurés que protègent, simulacres de ponts-levis, portes électroniques, murs surmontés de vidéos-surveillance et de miradors. Pour autant, on ne se sent pas étranger à Rio, et d’une manière générale au Brésil.

Probablement à cause de son métissage, mais aussi en raison de l’absence de tous préjugés à l’égard de l’Autre, de l’étranger. C’est dans cette mégapole, qui le chérit et qui porte en elle, tranquillement, nombre de ses ouvrages, tels le sambodrome dédié au carnaval, la gare maritime qui relie Rio à la ville de Niteroi où se trouve le Musée d’art contemporain, « ovni » survolant la baie, ou encore le siège de sa Fondation, que naquit en 1907 Oscar Ribeiro de Almeida de Niemeyer Soares. « C’est un nom métissé, me dira-t-il : Ribeiro le Portugais, Almeida l’Arabe, Niemeyer l’Allemand. Il y a aussi de l’Indien et de l’Africain en moi. J’en tire une tranquille fierté. C’est aussi cela qui me fait aimer le Brésil, son métissage, notre métissage. C’est ce mélange qui donne à ce pays cette douceur si particulière.  »

« Tortura nunca mais »

Il est 9 heures du matin, je me trouve face à l’un des plus vieux immeubles, de petite taille, situé sur l’interminable et célèbre Avenida Atlantica, gagnée sur l’océan, comme d’autres parties de Rio. C’est là, au dernier étage, que se trouve le lieu de travail de l’un des plus grands architectes du siècle passé et de celui qui commence. Être au bord de la plage de Copacabana ne donne pas forcément droit au soleil, à l’azur du ciel et aux belles naïades cariocas nageant dans les eaux de l’océan. Attention stéréotypes !!! Le temps est au gris et le ciel est bas, si bas qu’« il fait l’humilité ». Un crachin, la fameuse garoa, tenace et tiède, ajoute à la brume océane qui enveloppe la baie. Au loin, spectrales, les petites montagnes sensuelles, les morros, dont les formes sont si présentes dans l’architecture de courbes libres, celles des vagues et des femmes, grâce auxquelles le maître a su poétiser le béton.

Dans un moment, le temps d’un « cafezinho », l’équivalent d’un « fendjel qahoua » d’Alger, je serai face à ce lutteur infatigable, presque centenaire, dont l’architecture est non seulement rupture avec l’hégémonie de l’angle droit, mais aussi songe et fantaisie. C’est dans une modeste pièce, qui est aussi son espace de travail, que cet arpenteur de courbes me reçoit. Les rendez-vous officiels, nombreux, liés à ses projets architecturaux se déroulent dans une grande pièce circulaire, spacieuse, lumineuse, ouverte sur la baie. Sur les murs blancs, un environnement de croquis, d’esquisses de corps féminins et d’inscriptions, dont l’une condamne la torture,

« Tortura nunca mais » : plus jamais la torture. Je lui offre le livre L’Arbitraire, témoignage sur la torture, du poète communiste algérien Bachir Hadj Ali, dans les prisons de l’Algérie indépendante. Poignée de mains chaleureuse. Très vite, l’entretien en portugais du Brésil, rendu dans toute sa saveur et ses couleurs, par Flavia Nascimento, et quelquefois en français, devient conversation amicale, fraternelle, ponctuée par une blague décapante ou une vive protestation contre l’état du monde. J’ai conscience de vivre des moments précieux, rares et privilégiés. L’Algérie, son peuple, le colonialisme, l’exil, le Brésil, la révolution. Ce mot est inaltérable pour cet homme, pour qui celle-ci est mouvement et novation. Bien entendu, il sera aussi question de son art, de ses réalisations architecturales et de ses projets, dont celui de la Mosquée d’Alger.

La rencontre avec l’Algérie

« Je suis arrivé en Algérie au bon moment, quelques années après la victoire contre la colonisation. Il y avait encore beaucoup de bonheur, de joie, et une certaine gravité, face aux besoins énormes du peuple algérien que les colonialistes avaient méprisé. Je pense qu’on oublie cela. J’y ai trouvé la meilleure des solidarités. J’ai aimé ce pays, j’ai gardé de l’affection pour lui. J’ai adoré la ville d’Alger si lumineuse et accueillante, avec sa baie, ses criques, ses plages de galets et de sables blonds, la Méditerranée si riche de cultures, d’histoire, et de mystères. Et puis il y a sa Casbah, construite au XVIe siècle, je crois. C’est un très beau patrimoine, avec ses petites mosquées, ses mausolées, ses maisons blanches presque aveugles pour se protéger du vent. Je m’y suis souvent promené, montant et descendant ses escaliers, ses ruelles qui donnent sur la mer. Ce fut aussi un lieu de luttes pour la libération.

La victoire des Algériens contre le colonialisme français a été un moment inoubliable pour moi. Cette victoire fut celle de l’humanisme contre l’oppression coloniale. Un tel combat mérite le respect. Mais il y a aussi celui des Algériennes. Leur combat armes à la main, leur résistance, leur courage face aux oppresseurs. J’ai eu le grand plaisir de passer de très bons moments avec une ancienne résistante algérienne ici, à Rio. Elle avait été condamnée à mort par les autorités françaises [3]. De telles choses sont des faits rares dans l’Histoire des luttes pour la liberté, la dignité. Elles honorent non seulement le peuple algérien, mais aussi le monde entier. Les personnes que j’ai pu rencontrer en Algérie voulaient faire de belles et grandes choses pour leur pays. Il fallait répondre aux attentes, aux aspirations, aux manques, aux frustrations engendrées par la domination coloniale, dans un pays où ce qui avait été construit ne profitait pas aux Algériens. »

L’université de Constantine : « Un défi architectural »

« Le chef d’État algérien, Boumediène, souhaitait me rencontrer. Il avait pris connaissance de mon travail. Nous avons eu d’excellentes relations. Je peux dire, aujourd’hui, qu’il m’a offert la protection de l’Algérie pendant toute la période où j’ai vécu exilé en Europe, à cause de la dictature dans mon pays. Un jour en me recevant dans son bureau il m’a dit : « J’aimerais tant que tu deviennes mon conseiller pour les questions architecturales. » Je garde aussi un excellent souvenir du ministre de l’Enseignement supérieur, Benyahia, un homme remarquable. Il m’a beaucoup aidé et soutenu dans le cadre du projet de l’université de Constantine. Nous avons beaucoup sympathisé et sommes devenus amis. Nous nous voyons avec beaucoup de plaisir, à chaque fois que l’occasion s’y prêtait. Malheureusement, il est décédé trop tôt dans un accident d’avion [4].

J’ai rencontré de nombreuses fois le chef de l’État. Nous discutions de tout, et bien sûr des projets en cours, parmi lesquels l’Université des sciences et technologies d’Alger, de l’École polytechnique d’architecture et d’urbanisme d’Alger et bien sûr de l’Université de la ville de Constantine à l’est du pays. Il y était aussi question d’autres projets, telles qu’une salle omnisport au sein du complexe olympique d’Alger, d’un centre civique d’Alger, et du plan de réaménagement d’Alger, appelé aussi « plan du nouvel Alger ». En ce qui concerne l’Université des sciences et technologies d’Alger, j’ai eu quelques désaccords avec les autorités, car mon idée n’a pas été acceptée et je ne m’y suis donc pas impliqué.

Parmi tous les projets réalisés, celui de l’Université de Constantine tient une place particulière, pour plusieurs raisons. D’abord c’était un défi architectural. Je voulais que le béton obéisse à mon esthétique dans le cadre du relief dramatique et accidenté de Constantine, une ville accrochée à un rocher, et comme suspendue dans le vide. Au Brésil, ce fut le cas, entre autres, pour Brasilia, j’incite, j’encourage pour mes projets, les ingénieurs brésiliens à surmonter leurs limites et celles de la matière. C’est comme cela que les choses avancent. Lorsque le projet de l’université de Constantine fut conçu et rendu public, des architectes français le critiquèrent en déclarant qu’il était techniquement irréalisable. Ils se sont trompés, parce qu’ils ont tout simplement manqué d’audace. Lorsqu’il m’arrive en privé ou en public de parler de mon travail, des choses que j’ai réalisées, je dis toujours que l’Université de Constantine fait partie de mes réalisations les plus accomplies. Je dois dire aussi que les Algériens m’ont accordé toute leur confiance.

La deuxième raison tient au fait que ce projet architectural s’appuyait fortement sur les réflexions du penseur progressiste et humaniste brésilien Darcy Ribeiro [5], et de son idée « d’Université ouverte », articulant architecture et connaissances. Avec Darcy, nous avons travaillé sur cette idée pour la ville de Brasilia, en associant des professeurs brésiliens de littérature, de biologie, des sciences sociales ou de physique nucléaire. Malheureusement, il y a eu ce coup d’Etat militaire qui a gâché tous nos espoirs et ceux du Brésil. Darcy Ribeiro considérait que les étudiants devaient, sur les lieux de leur formation, dans les bâtiments et les espaces, avoir des contacts qui dépassent les clivages disciplinaires et pouvoir échanger les connaissances.

Cette conception devait permettre – et elle devrait pouvoir le faire encore aujourd’hui – à chaque étudiant, quelle que soit sa discipline principale, de s’ouvrir pleinement à d’autres disciplines comme la philosophie, l’histoire, les sciences sociales, mais aussi la littérature, les sciences, la physique, les mathématiques. Oui, l’idée était de casser les clivages, les divisions, les dichotomies disciplinaires insensés et de créer des passerelles entre les disciplines afin que les étudiants bénéficient de connaissances plus articulées entre elles et qui leur donnent les capacités, la faculté de mieux comprendre et penser la complexité de notre univers. Seule une telle conception, pensions-nous, pouvait permettre d’acquérir ainsi une formation intellectuelle et politique, au sens le plus noble de ce terme, afin de mieux affronter le monde impitoyable, injuste et complexe qui nous entoure et de le changer.

Pour en revenir à l’Université de Constantine, je pense qu’il n’en existe aucune dans le monde qui soit comparable. C’est pour cette raison que nous avons décidé d’écrire un livre, avec les contributions de tous ceux qui ont participé à sa réalisation. J’aimerais dire que la représentation diplomatique algérienne au Brésil, à travers son ambassadeur [6], nous a beaucoup aidés pour ce projet de publication.

Des photographes brésiliens se sont déplacés à Constantine pour constituer le matériau photographique du livre. Malheureusement, en regardant ces photos, j’ai constaté que des arbres avaient été plantés mais dans un lieu impropre. J’ai demandé à l’ambassadeur du Brésil en Algérie de voir, avec les autorités algériennes, s’il était possible d’enlever ces arbres qui ne sont pas à leur place. Le lieu choisi a été le pire qui soit. Ces arbres ont défiguré le site et lui ont ôté toute sa force architecturale.

Protéger et entretenir ce site architectural est de toute importance. Je le souhaite vivement. Je ne savais pas que cette université avait été l’objet en 1992 d’un attentat à la bombe commis par les terroristes fondamentalistes [7]. C’est une bombe contre la connaissance dans un pays qui a combattu l’obscurantisme colonial. L’Algérie ne mérite pas ça pas plus que l’isolement dans lequel elle s’est retrouvée dans sa lutte contre les terroristes.

« Une mosquée révolutionnaire »

J’ai été très touché que le projet de la Grande Mosquée d’Alger soit accepté par Boumediène. Comme souvent, les idées peuvent surgir de manière inopinée et inattendue. Une nuit à Alger, en 1968, alors que je m’apprêtais à m’endormir, me vint l’idée de dessiner une mosquée. J’ai travaillé, un peu comme dans un état second, une partie de la nuit, dans ma chambre de l’hôtel Aletti, donnant directement sur le port et la belle baie d’Alger. Au final, au petit matin : une mosquée suspendue au-dessus de la mer et reliée à la terre ferme par une superstructure, à côté d’une plage, à proximité du Port d’Alger.

J’ai effectivement déclaré dans le film Un architecte engagé dans le siècle, que Boumediène, en voyant les plans de la mosquée, s’était exclamé : « Mais c’est une mosquée révolutionnaire. » Je lui ai alors répondu, en riant : « Président, la révolution ne doit jamais s’arrêter, elle doit être partout. » Le président Boumediène n’avait jamais vu une telle mosquée. Il a été surpris. Mon architecture fonctionne à la surprise, à l’étonnement. J’aime pousser les lois de la physique et de la matière dans leurs dernières limites et créer ainsi de l’inattendu. Par exemple, tu peux aller à Brasilia et aimer ou ne pas aimer, mais tu ne peux pas dire que tu as déjà vu quelque chose de pareil. Tu peux avoir vu des choses plus belles mais tu ne peux pas rester insensible.

Pour moi, l’idée de surprise est le point le plus élevé de l’architecture. Même les gens les plus modestes, ceux qui n’ont pas été sensibilisés à l’architecture, sont surpris quand ils voient la cathédrale de Brasilia, conçue, comme le projet de la Mosquée d’Alger, par un communiste !!! Ils se demandent pourquoi et comment une telle construction ? Ils sont dans l’étonnement, la découverte, la surprise. Pour moi, c’est cela qui est essentiel, c’est ce genre de rencontre entre mon travail et les gens. Boumediène avait été surpris, étonné, par le projet de la Mosquée d’Alger que je lui avais présenté et avait donné son accord pour sa réalisation. La maladie qui l’a très brutalement arraché à la vie [8] est pour moi la seule explication de l’abandon de ce projet et d’autres. A ce moment de l’entretien, je lui fais part de la mordante phrase de l’enfant terrible de la littérature algérienne, l’auteur du roman culte Nedjma, Kateb Yacine, sur les mosquées :

« Une mosquée c’est comme une fusée qui ne décolle jamais. »

En mon for intérieur, je me dis que si le projet de Niemeyer avait vu le jour, Kateb aurait pu dire : « Ah enfin, en voilà une, au moins, qui décolle. »

Changer le monde

« Je vais te raconter une anecdote. Pendant mon exil en Europe, qui a été pour moi un moment de ma vie où je n’ai jamais été heureux, j’ai décidé, parce que j’en avais assez de cette errance, de rentrer au Brésil. Dès que je suis descendu de l’avion, la DOPS, la police politique, est venue m’arrêter. On m’a mis dans une salle d’interrogatoire complètement insonorisée. L’officier de police, qui m’interrogeait, était assisté par un policier subalterne qui rédigeait le procès-verbal de mon arrestation. A un moment donné, l’officier m’a demandé : ‘’Mais qu’est-ce que vous voulez ? ’’ Je lui ai répondu : ‘’Je veux changer la société.’’ Puis j’ai ajouté : ‘’Ecrivez cela : changer la société’’. Alors, le policier subalterne s’est tourné vers moi, un peu éberlué et m’a demandé : ‘’Vous êtes sérieux ? Vous voulez changer la société ? Attendez, Monsieur Niemeyer, mais ça, ça va être très difficile.’’ » C’est vrai que c’est très difficile, mais on a besoin de changer la société, de la transformer, car ce monde est une vraie merde !!! Par rapport à cette exigence, à ce combat, il est vrai que j’ai déclaré que mon architecture était secondaire.

Pour moi, l’architecture n’est pas la chose la plus importante. Ce qui est essentiel, c’est de lutter pour un monde meilleur où il est possible de vivre comme des gens bien, comme des gens dignes, et pour cela, il faut si peu. En même temps, je serai heureux si mon architecture y contribue. Pas plus que je n’arrête de travailler, je n’arrête de protester, d’agir, de prendre position contre l’exploitation, l’injustice sociale, le capitalisme. Je peux dire que mon travail d’architecte se nourrit aussi de tous mes combats. Lorsque le président Lula [9] a été candidat, j’ai déclaré à des journaux que son projet était d’améliorer le capitalisme au Brésil. Or, l’histoire et l’expérience de la vie montrent que cela est impossible. Le capitalisme n’accepte pas d’être amélioré. Mais je suis peut-être trop exigeant. Regarde la situation du Brésil, un pays si riche avec tellement d’injustice, une vie tellement mauvaise et tellement dure pour la majorité des gens. Il y a une trop grande misère, de grandes inégalités, de la violence, de la souffrance humaine. On ne peut pas se sentir bien ni heureux dans un monde qui fonctionne comme ça.

Il y a aussi d’autres inquiétudes. Ainsi, mon pays n’est pas à l’abri d’ingérences étrangères. Les militaires brésiliens patriotes sont inquiets car ils n’ont ni la possibilité ni les moyens de défendre l’Amazonie, comme ils aimeraient le faire contre des ingérences possibles. C’est un vrai problème pour la souveraineté nationale. Nous vivons aujourd’hui dans un monde terrible avec des gens inquiétants et en même temps si ridicules, comme Bush. Mais son pays a la puissance et la force. Il peut inquiéter ou attaquer qui il veut et quand il veut, et surtout les plus faibles. Mais nous ne devons pas désespérer et envisager toujours de changer le monde, de transformer la société. Il faut garder en nous l’espoir du changement. Nous pouvons être frères.

Mais je dis tout cela, alors que je deviens de plus en plus pessimiste. Souvent, les choses sont tellement dégradées, la misère est telle, le désespoir est si présent, l’injustice si généralisée que j’ai l’impression qu’il n’y a rien à faire. Les hommes seraient-il aussi mauvais ? Face à tout cela, il faut rester modeste et savoir que nous ne valons pas grand-chose. Nous ne sommes que des poussières d’étoiles. Alors, tout en luttant, il faut continuer à vivre, avoir une femme aimée à ses côtés, si possible, des amis et voir les gens avec un certain optimisme, en retenant surtout les aspects positifs, les meilleurs aspects des gens, je suis un pessimiste naïf. Lénine disait : « Avoir dix pour cent de qualité c’est déjà suffisant. »

Quelques mots pour un futur architecte

« Je n’ai pas l’habitude de donner des conseils ; juste quelques mots. Je pense que les écoles d’architecture doivent proposer des cours parallèles à cette spécialité : de la philosophie, de l’histoire, de l’anthropologie, de la littérature, de la poésie. Il ne suffit pas pour un architecte de sortir d’une faculté pour qu’il le devienne. Il doit apprendre à bien connaître sa société, comprendre et s’ouvrir au monde afin de construire des choses qui rendent les gens heureux, qui leur donnent de la joie. A un jeune Algérien, qui étudie l’architecture, je dirai une ou deux choses : il faut connaître son pays, apprendre à l’aimer et il faut, c’est essentiel, lire, lire des romans, de la poésie, pour nourrir son imaginaire. C’est cela qui fera de lui un architecte qui vit avec son époque, avec son temps. C’est comme cela qu’il pourra participer à la transformation de la société dans laquelle il vit et qu’il sera un homme libre. »

S. H. A.


[1Miguel Arraes, homme politique brésilien, un des leaders de la lutte contre la dictature, ancien gouverneur de l’Etat de Pernambouco, aimait citer cet article de la Constitution algérienne. Exilé en Algérie avec sa famille pendant quinze années et ses enfants y sont nés. Il est décédé en août 2005 à Recife.

[2Avec l’urbaniste Lucio Costa.

[3Il s’agit d’Annie Steiner, emprisonnée durant la guerre d’Algérie et condamnée à mort.

[4Alors qu’il entreprenait une médiation de paix entre l’Iran et l’Irak en guerre (1980-1988), son avion fut détruit par un missile au-dessus de la frontière irano-turque. C’est A. Benyahia qui organisa le Festival panafricain en 1968.

[5Darcy Ribeiro, homme politique, anthropologue et écrivain brésilien, ami de Niemeyer. Il fut chef de cabinet de Joao Goulart, destitué par un coup d’État militaire qui annonçait l’avènement de dictatures sanglantes dans toute l’Amérique du Sud. Darcy Ribeiro est décédé en 1997.

[6Il s’agit de l’ex-ambassadeur d’Algérie Lahcène Moussaoui.

[7Le 6 mai 1992, une bombe explosait à l’université de Constantine faisant trois morts. L’attentat fut revendiqué par les fondamentalistes islamistes.

[8Le président Boumediène est mort, assez brutalement, en 1978 à l’âge de 46 ans. Les conditions de son décès ont été très peu abordées. Selon un Hamed El Djabouri, ancien ministre des Affaires étrangères de Saddam Hussein, Boumediène aurait été empoisonné par les services secrets irakiens.

[9Année de sa première élection.