Entretien avec Henri Alleg par le journal El Moudjahid : « Les crimes commis ne peuvent pas ne pas être reconnus »

lundi 22 juillet 2013

Henri Alleg, de son vrai nom Harry Salem, est né à Londres le 20 juillet 1921. Journaliste franco-algérien, membre du PCF, il a été aussi ancien directeur d’Alger républicain. A plus de 90 ans, ce militant n’a rien perdu de sa verve. Il se livre dans cet entretien à notre collaboratrice.

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Nous sommes à la veille du 1er Novembre, cela évoque quoi pour vous ?

Henri Alleg : A cette époque, quand le 1er Novembre a éclaté, en vérité, certains qui sont encore vivants prétendent aujourd’hui qu’ils ont prévu et qu’ils savaient que ça allait se passer comme ça et par conséquent, le 1er novembre était un jour éblouissant. En réalité, ça n’a pas été, à mon avis, aussi clair, que certains veulent le dire. Quand il y a eu les premiers coups de feu, ceux qui, à l’époque, étaient en âge de réfléchir, dont j’étais (je le dis sans fierté), les gens qui étaient trop politisés, les gens qui étaient déjà en lutte pour une autre Algérie qui se battaient contre l’esprit colonial qui imbibait l’Algérie, qui luttaient contre le racisme et tout ce que les Algériens détestaient, se rendaient compte qu’il y avait quelque chose de nouveau qui commençait.

C’est-à-dire qu’on commençait une période où les Algériens allaient refuser d’accepter le système colonial et ce que prétendait le gouvernement français. Lorsque François Mitterrand, qui était ministre du gouvernement, évidemment colonialiste, est venue en Algérie, sa conclusion après sa visite était que «  l’Algérie était calme » et « qu’il n’y avait pas de problèmes énormes à régler », par conséquent « l’Algérie et la France allaient continuer ensemble ». Des déclarations qui démontrent le refus de comprendre que certains Français voulaient éviter que l’Algérie se tourne vers une orientation qui ressemble absolument à ce qu’avait été la vie du peuple vietnamien. Et bien, si la France refusait de comprendre qu’il y avait une chose de fondamental à changer et bien on arriverait à une situation, qui non seulement rappellerait mais ouvrirait la voie à ce que les Algériens choisissent la seule possibilité qui leur restait, c’est-à-dire la lutte armée. Comme cela a été le cas au Vietnam (en Indochine). Alors, je pense que lorsqu’on revoit ce qu’a été novembre pour les Algériens, les jeunes qui l’ont pas connu doivent y réfléchissent maintenant. C’était une date majeure pour l’Algérie.

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Vous avez fait le choix d’épouser la cause algérienne alors que vous aviez à peine 20 ans, pourquoi ?

Henri Alleg : Ce n’est pas 20 ou 19 ans qui ont compté pour moi. C’est le fait que j’avais fait des études à Paris, dans un lycée français et dans ce lycée, on nous parlait de ce qu’était «  l’empire français », tout en essayant d’exalter chez les jeunes Français la soif de défendre ce qui apparaissait comme «  une chose remarquable » par rapport à tous les autres pays, c’était l’existence d’un « empire français ».

On expliquait que l’empire était constitué de colonies françaises, toutes ces colonies étaient une joie pour ceux qui avaient été conquis par les troupes françaises d’être dans l’empire français, parce que c’est ainsi qu’ils pouvaient d’abord parler la langue française, qu’ils pouvaient, grâce à l’appartenance à l’empire français, développer des idées qui étaient celles de la Révolution française.

Par conséquent, les personnes qui appartenaient à l’empire, que ce soit en Afrique noire, en Asie ou en Amérique, les jeunes Français devaient se réjouir de cette situation pour eux. Mais il y avait quelques organisations qui se levaient pour démolir cette idée, elles disaient : «  Attendez, vous vous trompez. Le colonialisme, c’est l’oppression des gens qui ont été soi-disant conquis par le colonialisme pour leur bien.  »

Dans tous les pays qui ont étaient soumis au colonialisme français, ça été pour eux une catastrophe. Je suis arrivé en Algérie, non pas avec l’idée d’y rester, mais curieux de connaître ce pays. En descendant du bateau, il y avait des enfants pieds nus, en loques. Ils ne parlaient pas le français mais ils connaissaient, juste quelques mots pour proposer leurs prestations aux passagers européens. Celui qui arrivait de Paris, à qui on avait dit que les peuples qui étaient sous l’empire français avaient de la chance d’être colonisés est frappé par la découverte d’une autre réalité et des mensonges dont ils nous avaient nourris depuis longtemps.

Il y avait à l’époque pour les gens qui voulaient voyager, des auberges de jeunesse. La seule qui existait dans le Maghreb, se trouvait à Alger. Dans cette auberge, il y avait des types qui arrivaient d’Europe et aussi d’Amérique, c’était un endroit pas cher et où il était possible de côtoyer des gens de l’extérieur au pays, mais en même temps, chose très surprenante, y avait quelques Algériens qui venaient et faisaient connaissance. Moi j’ai eu de la chance de tomber sur des jeunes Algériens qui n’étaient pas des étudiants et qui étaient charmés de pouvoir répondre aux questions qui étaient innocentes que des personnes comme moi pouvaient poser. Il ne m’ont pas dit directement qu’ils étaient membres du Parti du peuple algérien (PPA), mais sans dire qu’ils aimaient Messali car ils risquaient d’aller en prison. L’une de ces personnes avec qui j’étais très copain s’appelait Kateb, ce n’était pas Kateb Yacine, celui-là je l’ai connu après, c’était Mustapha Kateb qui n’était pas encore au théâtre. A cette époque il était postier. Assez rapidement je me suis débarrassé, peut-être pas de toutes, des idées des colonialistes français.

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Comment avez-vous décidé de rester en Algérie ?

Henri Alleg : D’abord il y avait des bouleversements en France, pendant un moment, la guerre avait commencé avec les Allemands, les Italiens. En Algérie, les choses se déroulaient d’une façon différente. Qu’est-ce qu’il fallait que je fasse dans cette situation-là ? Moi, j’ai pensé qu’il fallait continuer le combat en France et en Algérie, je me suis dit qu’il fallait à la fois que je me batte aux côtés des Algériens et en même temps garder l’œil toujours ouvert sur ce qui se passait en France.

Il n’était plus question pour moi de reprendre le bateau et de rentrer chez moi en disant «  j’ai fait un beau voyage », non il fallait se battre. Avec les Algériens que je rencontrais, il y avait de grandes discussions. Ce qu’il y avait d’intéressant, c’était la position des dirigeants nationalistes, celui qui avait la plus grande répercussion quand il parlait c’était Messali El Hadj. Le problème, pour ceux qui pensaient à l’avenir, consistait à prendre une position. Je me suis dit, alors, qu’il fallait me rendre utile.

Je me suis engagé dans le Parti communiste algérien, qui à l’époque était clandestin, et dont de nombreux militants étaient en prison. En 1934, les communistes qui étaient en Algérie avaient publié un manifeste pour lutter contre l’esprit colonialiste. Les journaux colonialistes ont trouvé ce manifeste qui était distribué à l’intérieur du Parti communiste. Cela a fait l’effet d’une bombe. Il a été utilisé pour dire que les communistes étaient l’ennemi du colonialiste. Mais les communistes étaient très heureux, malgré qu’ils fussent emprisonnés parce que pour eux ces journaux faisaient la propagande pour eux sans le savoir.

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Vous avez été emprisonné et torturé, quels sentiments vous inspire cette période de votre vie ?

Henri Alleg : Quand les Français parlent de cette époque, ils veulent faire croire que la torture était une chose exceptionnelle. Ils pensaient que c’était de la propagande mensongère de la part des nationalistes et des communistes. Certains colonialistes disaient « quand vous êtes arrêtés, les dirigeants communistes vous disaient qu’il faut dire tout de suite que vous êtes torturés parce que c’est comme ça qu’il faut parler ».

Malheureusement, c’était la vérité. Lorsqu’un Algérien, ou un Européen, qui luttait pour l’indépendance était arrêté, il était automatiquement torturé à son arrestation. Je raconte souvent, que lorsque j’ai été arrêté, je n’ai eu aucune surprise. Je connaissais mon sort. Je savais qu’on allait me torturer, et je connaissais même les méthodes. Il y avait un mot d’ordre parmi les parachutistes qui disaient «  quand on prend un tronc » c’est un des mots employés par les militaires racistes pour désigner les Algériens. La torture n’était pas une chose exceptionnelle ou organisée, orientée par les tortionnaires eux-mêmes. C’était des gens qui étaient à un niveau inférieur dans la hiérarchie militaire.

La torture était pratiquée avec la bénédiction des autorités françaises et ce, depuis le général en chef Massu qui, lui-même, était protégé par ses supérieurs. Ils pensaient que la torture pouvait rapporter quelque chose. En réalité Massu avant son décès, avait regretté d’avoir utilisé ces méthodes. Il a affirmé qu’elles n’étaient pas nécessaires. Ce qu’ils cherchaient au-delà des informations qu’ils cherchaient, était finalement secondaire pour eux. Ce qui importait c’est que dans toute l’Algérie on sache que si on se dressait contre la France, les conséquences pour chaque individu, homme et femme, était obligatoirement terrible d’où la création d’un sentiment de terreur vis-à-vis des autorités françaises et dans la mesure où des jeunes de 20 ans qui allaient au maquis et ceux qui n’étaient pas encore allés et qui avaient un frère, un père ou un proche savaient ce que le frère, le père ou leur proche allait subir et peut-être mourir sous la torture. Pour les Français, cette pensée pouvait faire renoncer ceux qui avaient l’ambition de se mettre du côté du FLN. La torture n’était pas accidentelle dans la guerre coloniale mais c’était la base même de la guerre colonialiste.

Moi je savais ça. Il y avait des Algériens qui lorsqu’ils sortaient de prison, venaient à Alger Républicain témoigner de ce qu’ils avaient subi. Si les témoignages étaient publiés dans le journal, la personne retournait en prison et le journal risquait d’être saisi. La torture, je le dis toujours sous forme plaisante, c’est que lorsque je suis arrivé dans la salle où on a mis sur une planche, je savais ce qui m’attendait et je pouvais continuer de leur dire « vous allez me faire ça, après ça ». Comme si que c’était un film déjà vu, mais cette fois-ci, c’était moi le personnage en scène. Je crois que tous ceux qui sont passés par là avaient le même sentiment.

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Avec le recul, referiez-vous le même parcours militant ?

Henri Alleg : Vous savez, j’ai dépassé maintenant les 90 ans. Quand on arrive à cet âge et qu’on a pas changé d’opinion, il est un peu tard pour changer. Pour moi, toute cette période, la dénonciation de la torture, était une chose qui a compté pour le combat anticolonialiste.

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La France officielle est très réticente à l’idée de reconnaître ses crimes coloniaux. Pourquoi à votre avis ?

Henri Alleg : Parce que, il y a encore aujourd’hui des gens qui considèrent que les combats menés par l’armée française, y compris les moyens utilisés, se justifient parfaitement. Par conséquent, en aucun cas on ne peut reconnaître les responsabilités des autorités françaises, dont les choses ignobles qui ont été commises. Cela explique pourquoi pendant toute cette période on a refusé de reconnaître la vérité.

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La commémoration cette année des massacres du 17 Octobre 1961 a donné lieu à une forte participation de la gauche française. Peut-on considérer qu’une frange de la classe politique française est moins hostile à l’idée d’assumer l’histoire de son pays ?

Henri Alleg : En réalité, je pense que les Français qui manifestent leur volonté de dire enfin la vérité, ne sont pas les mêmes que ceux qui ont été entraînés pendant la guerre. Ceux-là ont été trompés. Ils se rendent compte tardivement. Mais les jeunes d’aujourd’hui ne comprennent pas que leurs parents et leurs oncles aient passé tant d’années sans leur dire la vérité. Alors aujourd’hui, ces jeunes revendiquent que la vérité soit dite, et ils pensent que l’honneur de leur pays passe par la reconnaissance des crimes commis. Personne ne le nie aujourd’hui. Non, ils ne peuvent pas ne pas être reconnus.

Cette bataille pour la vérité est la bataille d’aujourd’hui. Ce n’est pas seulement une bataille entre la vérité qu’ont défendu en particulier les Algériens et d’un autre côté, le refus des hauts responsables français d’en parler. C’est une bataille pour la défense et le déploiement de certaines idées qui sont répondues à travers le monde. Les choses qui ont été commises pendant la guerre d’Algérie sont considérées comme un patrimoine français qui a été revendiqué par d’autres pays pour pouvoir, eux aussi, se servir soi-disant de cette expérience française. C’est comme ça qu’on a su que les tortionnaires de la guerre d’Algérie étaient embauchés en Amérique latine et aux Etats-Unis comme des gens qui pouvaient aider les Américains du Nord et les dictatures de l’Amérique du Sud à préserver leur régime contre les gens qui se battaient contre la dictature et la liberté.

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En France, si la loi de 1999 consacre la reconnaissance légale de la guerre d’Algérie, pourquoi les choses ne sont pas si simples pour la torture ?

Henri Alleg : La question de la colonisation et surtout la façon dont les gouvernants français se sont conduits pendant toute cette période qu’on a appelée « la décolonisation », est tellement négative du côté français, dans leur comportement. Jusqu’à présent il y a peu de gens qui s’intéressent à se définir et à se battre pour connaître la vérité sur ce qui a été « la guerre de l’Algérie ». Depuis quelque temps, les choses ont évolué dans le sens de l’intérêt que les intellectuels français qui n’étaient pas en âge de faire la guerre ou de comprendre la guerre n’en parlaient pas, et maintenant, il y a un intérêt. Par exemple, en ce moment je suis sollicité par des profs, des directeurs de lycées qui auparavant ne parlaient pas de la guerre de l’Algérie.

S. O.


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