Henri Alleg : « Combattre le déni du passé colonial »

vendredi 19 juillet 2013

Grande figure du combat anticolonial, Henri Alleg a continué jusqu’à la fin de sa vie de plaider pour la reconnaissance officielle de la torture et des crimes de guerre commis pendant la guerre d’Algérie. L’auteur de La Question réaffirmait son combat dans l’Humanité en 2010.

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Entretien :

Henri Alleg : ce nom reste indissociablement lié à La Question, bouleversant témoignage des tortures infligées par l’armée française au directeur du quotidien communiste Alger républicain pendant la guerre d’Algérie. Redoutable manifeste préfacé par Sartre, frappé de censure, diffusé sous le manteau, qui contribua de façon décisive à la prise de conscience contre cette sale guerre coloniale.

Arrêté le 12 juin 1957 par les parachutistes de la 10e D.P. au domicile de Maurice Audin, son camarade arrêté la veille et torturé à mort, Henri Alleg est à son tour emprisonné à El-Biar où il est torturé, avant son transfert au camp de Lodi, puis à Barberousse, la prison civile d’Alger. C’est là qu’il écrit la Question, dont le manuscrit est transmis à ses avocats.

Trois ans après son arrestation, Henri Alleg sera inculpé pour « atteinte à la sûreté extérieure de l’État » et condamné à dix ans de prison. Transféré en France, il profite d’un séjour à l’hôpital pour échapper à son incarcération à la prison de Rennes. Avec l’aide des communistes, il rejoint la Tchécoslovaquie et ne reviendra en France qu’après les accords d’Évian. Il retrouve ensuite l’Algérie indépendante, où il relance, avec ses camarades, la publication d’Alger républicain. Rencontre avec un homme toujours fidèle à ses idéaux anticolonialistes et communistes.

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Pourquoi la France peine-t-elle toujours à regarder son passé colonial en face ?

Henri Alleg : Ceux qui ont mené la guerre d’Algérie, les gouvernants à Paris comme les dirigeants colonialistes en pied en Algérie, ont tout fait pour dissimuler au peuple français la vérité de la colonisation et des horreurs commises pendant la guerre.

Ils ont sciemment caché cette vérité, derrière le paravent des droits de l’homme, du respect des individus, pour des raisons politiques. Pas seulement à l’égard de la guerre elle-même : la vie des Algériens sous le régime colonial était une insulte quotidienne aux valeurs dont se réclame la France. Il serait d’ailleurs faux de penser que la torture a été importée en Algérie au moment de la guerre. À Alger républicain, nous recevions régulièrement des Algériens qui, sortant de prison, venaient au journal témoigner des traitements qu’ils avaient subis.

Personne ne pouvait ignorer ces faits. Malheureusement, si nous donnions la parole à ces hommes torturés, le journal était immédiatement saisi et l’auteur de l’article, poursuivi et condamné. Dans ces conditions, lorsque la guerre a commencé, ce qui était pratiqué à petite échelle a pris des dimensions considérables. Il reste que la torture, en Algérie, avait toujours été pratiquée, depuis les débuts de la colonisation, de manière « artisanale ». Des officiers faisaient mettre le feu devant des grottes où étaient réfugiés des Algériens pour que la fumée s’engouffre et les asphyxie. Ils entraient, ensuite, compter les cadavres. Des gens comme Bugeaud se sont vantés de telles atrocités.

Comment expliquer le silence qui a entouré cet usage de la torture ?

Henri Alleg : Civils, militaires, membres de l’administration, beaucoup jugeaient normal le silence autour de ces faits. En parler eût été « faire du tort » à la France. L’Algérie était une province française. Aux yeux de la plupart des gens, il était impensable de dénoncer la façon dont cette province française était gérée. Donc, on se taisait. Mais pendant la guerre, des choses cachées en France étaient parfaitement connues et dites en Algérie. Pas dans les journaux. Mais les Européens savaient parfaitement qu’un homme arrêté était systématiquement torturé. Juges d’instruction, policiers approuvaient ces pratiques, censées, ? leurs yeux, dissuader « les Arabes », comme ils disaient, de rejoindre la lutte contre le colonialisme.

Près d’un demi-siècle après ces événements, qu’est-ce qui empêche l’État français de reconnaître officiellement la torture, de dire, par exemple, la vérité sur l’assassinat de Maurice Audin ?

Henri Alleg : Pendant très longtemps, les promoteurs de cette politique sont restés dans les rouages du pouvoir. Aucun d’entre eux n’a jugé la conduite de la France en Algérie, indigne d’un peuple qui prétend être à l’avant-garde de la lutte pour les droits de l’homme. Pour des raisons bassement politiques, pendant des années, personne n’a soulevé le problème. On a enterré le passé.

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Pensez-vous à des hommes comme François Mitterrand ?

Henri Alleg : Bien sûr. Mais il n’est pas seul en cause. Des hommes de droite comme de gauche sont impliqués. Guy Mollet a tour à tour nié, couvert, béni, minimisé la torture. Pourtant, même s’il n’y avait eu qu’un seul cas de torture, ce serait intolérable. Aucun tortionnaire n’est jamais passé devant un tribunal.

Chose extraordinaire, le général de Bollardière fut le seul officier supérieur sanctionné pendant la guerre d’Algérie. Non pas pour avoir couvert ou pratiqué la torture, mais pour l’avoir dénoncée. Certains, face au scandale, ont certes fini par s’exprimer. Par exemple, à l’occasion du procès du général Aussaresses, accusé d’avoir pratiqué la torture par Louisa Ighilahriz.

À la barre, ce sinistre personnage a justifié les tortures décrites dans son livre. Il a expliqué comment il avait fait fusiller des dizaines d’Algériens pour « faire réfléchir » les rebelles potentiels. C’était tellement ignoble que Jacques Chirac, appuyé par Lionel Jospin, avait jugé intolérable l’argumentaire de ce tortionnaire. Aussaresses a été condamné à quelques milliers d’euros d’amende. Pas pour ses crimes, mais pour apologie de crimes. Jacques Chirac a demandé qu’il soit rayé des listes de la Légion d’honneur. Cela a dû lui faire perdre quelques menus avantages. Belle sanction.

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Comment jugez-vous le discours de la droite sarkozyste sur les « aspects positifs » du colonialisme et sur le « refus de l’autoflagellation  » ?

Henri Alleg : J’y vois une nette volonté de reprendre les vieux slogans colonialistes. Venant d’un président de la République, ces justifications de la colonisation sont inadmissibles. Elles visent, en fait, à faire porter les responsabilités aux colonisés, qui n’auraient rien fait, pendant des siècles, pour se hisser au niveau des nations prétendument éclairées. Cet argumentaire, qui charpentait le discours prononcé à Dakar par Nicolas Sarkozy, est totalement stupide et insultant du point de vue politique.

Exciter la fibre raciste ou chauvine, cela a toujours été une spécialité de la droite et de la réaction. Il y a là des survivances du travail idéologique mené pendant des siècles auprès des Français pour exalter la soi-disant générosité des entreprises coloniales. C’est la reprise des idées colonialistes les plus attardées.

Quant à ceux qui jugent la colonisation comme une période horrible, dont la France ne saurait se flatter, ils sont présentés, de nouveau, comme de « mauvais Français ». Face à ces offensives rétrogrades, je regrette que le Parti communiste, pendant toute une période, ait un peu délaissé ce combat anticolonialiste pour ne pas froisser ses partenaires « de gauche »...

Ceci dit, je suis frappé par l’attention que la jeune génération porte à cette histoire, et que j’ai l’occasion de vérifier chaque fois que je suis invité dans des collèges, des lycées, où je m’exprime, face à des classes métissées, sur le thème du colonialisme en Algérie et de la lutte des Français contre l’esprit colonial. En dépit du recul des idées révolutionnaires, personne ne songerait, aujourd’hui, à remettre en question le principe des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cette idée, malgré tout, s’est enracinée dans les consciences.

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La Question, témoignage sur les supplices que vous a fait subir l’armée française pendant la guerre d’Algérie, a été republiée aux États-Unis. Comment expliquer l’écho de ce livre là-bas ?

Henri Alleg : Le livre avait déjà fait l’objet d’une publication aux États- Unis en 1958, deux mois après sa parution et sa saisie en France. S’il a récemment suscité là-bas un regain d’intérêt, c’est que, comme le pouvoir colonial en Algérie, l’administration Bush a justifié le recours à des moyens extrêmes en invoquant la «  lutte contre le terrorisme ».

Lors de conférences que j’ai données aux États-Unis, j’ai été frappé par la précision des questions qui m’étaient posées, par des citoyens ou des journalistes, sur le « supplice de la baignoire ». Supplice relevant, selon les termes de G.W. Bush, d’une méthode « légale ». J’ai reçu, là-bas, dans les universités où je me suis rendu, un accueil extraordinaire, très chaleureux.

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Avez-vous senti là-bas une authentique prise de conscience sur la politique extérieure américaine ?

Henri Alleg : Chez les étudiants et les professeurs qui m’ont accueilli là-bas, j’ai découvert un état d’esprit très critique vis-à-vis de la politique conduite par les États-Unis en plusieurs endroits du monde. Pour cette nouvelle édition de la Question aux États-Unis, j’ai écrit un texte très virulent contre Bush, contre la guerre faite en Irak, contre les prisons secrètes de la CIA, contre Guantanamo. Mais c’est sans comparaison avec le texte au vitriol que signe, en introduction, l’historien américain James D. Le Sueur. Bien sûr, entre-temps, l’élection de Barack Obama a suscité des espoirs. Mais tous ceux qui ont cru que cette alternance politique serait synonyme de changement radical sont aujourd’hui profondément déçus. Il ne suffit pas de changer la couleur du président pour rompre avec les visées impérialistes d’un pays.

Il y a vingt ans, tombait le mur de Berlin. Pourquoi êtes-vous resté fidèle à l’idée communiste ? :

Henri Alleg : Il est difficile de s’expliquer là-dessus. Autant me demander pourquoi mon cœur bat à tel rythme. Lorsque je me suis engagé, il était relativement simple de savoir quelle voie emprunter. J’avais quinze ans lorsqu’a éclaté la guerre d’Espagne et je rêvais, avec mes amis, de m’engager parmi les brigadistes. Nous étions trop jeunes pour cela. Mais nous savions parfaitement quel était notre camp.

Il y avait, d’un côté, Franco, les hitlériens, les fascistes, et, de l’autre, le Front populaire, le combat pour un autre monde. À nos yeux, cet autre monde était symbolisé, à l’époque, par l’URSS et les pays socialistes. Des choses auxquelles nous avons sincèrement cru ont été cruellement démenties par l’histoire. Moi aussi, j’ai fait le point. Mais je crois que les désillusions ne doivent pas ébranler notre conviction que l’on peut changer le monde.

Notre rôle de révolutionnaire n’est pas, désormais, de s’acheter un équipement complet pour aller à la pêche le dimanche. Pourquoi de telles fautes, de telles erreurs ont-elles été commises ? Nous devons tirer notre propre bilan de ces expériences historiques, sans se rallier docilement au discours de ceux qui nous ont toujours combattus. On le voit aujourd’hui : la crise du capitalisme met à mal ceux qui présentent ce système comme indépassable. Il nous faut poursuivre ce combat pour une autre société. Il n’y en a pas d’autre qui vaille. Ou alors, il faut tout accepter, comme nous y invite Sarkozy, et devenir nous aussi, des dealers, des gens qui font leur beurre sur le dos des autres.

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Que signifie être anticolonialiste aujourd’hui ?

Henri Alleg : L’anticolonialisme, aujourd’hui, c’est le refus de toute réécriture officielle du passé colonial. C’est le combat contre la soumission de peuples au nom d’idées fausses, comme la prétendue supériorité de telle civilisation sur telle autre. Cela implique de se situer sans restriction du côté des peuples qui luttent pour leur liberté. Sans se laisser berner par des arguments fallacieux visant à justifier, au nom des droits de l’homme, des positions de force des anciens propriétaires de la terre coloniale. On ne peut pas exclure de ce combat la lutte des Palestiniens. C’est aussi un problème colonial.

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Votre parcours est aussi celui d’un journaliste. Quel regard portez-vous, rétrospectivement, sur l’aventure d’Alger républicain ?

Henri Alleg : J’ai exercé ce métier en militant communiste, animé de convictions. Ce fut pour moi un engagement, au sens fort du terme, dans le contexte de l’Algérie coloniale. C’était vrai aussi pour mes camarades d’Alger républicain. Des gens venaient travailler au journal pour une misère, mais ils étaient heureux de pouvoir y défendre des idées. Je pense en particulier à Kateb Yacine, disparu il y a vingt ans.

Cet homme fantaisiste, plein d’esprit, attachant, était un journaliste brillant. Lui aussi se vivait d’abord comme un militant, animé d’un absolu dévouement aux causes que nous défendions.

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Entretien avec Rosa Moussaoui

publié dans l’Humanité du 12 janvier 2010


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