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La chaleur de l’injustice : le calvaire des travailleuses des magasins de galettes
mardi 21 juillet 2026, par
Pendant que les bulletins météorologiques annoncent des températures dépassant les 45 °C et que les autorités recommandent de rester chez soi, à l’ombre, de boire beaucoup d’eau et d’éviter tout effort physique, des milliers de femmes, elles, n’ont pas ce choix.
Derrière les vitrines des magasins de vente de galettes, devant les tabounas brûlantes, elles travaillent du matin au soir dans une chaleur infernale. À la canicule extérieure s’ajoute celle des fours, transformant leur lieu de travail en une véritable fournaise. Elles restent debout pendant des heures, respirant un air brûlant, dans des locaux souvent dépourvus de ventilation et de climatisation.
Pour ces femmes, la canicule n’est pas un épisode exceptionnel : c’est leur quotidien.
Pour un salaire dérisoire, elles sacrifient leur santé. Elles supportent des températures insoutenables, la fatigue, les malaises, les douleurs dans les jambes et le dos, les brûlures, sans véritable protection. Pourtant, elles continuent, parce qu’elles n’ont pas d’autre choix.
Car derrière ces comptoirs se cache une autre réalité, celle de l’exploitation.
Combien travaillent sans contrat ? Combien ne sont pas déclarées à la sécurité sociale ? Combien n’ont ni assurance, ni retraite, ni protection contre les accidents du travail ? Leur existence dépend souvent du bon vouloir d’un patron ou d’un gérant qui peut décider, du jour au lendemain, de les remplacer.
Cette précarité nourrit tous les abus.
Beaucoup de ces travailleuses sont peu instruites. Elles connaissent mal leurs droits ou ignorent qu’elles en ont. Leur vulnérabilité devient une arme entre les mains d’employeurs sans scrupules. Les humiliations, les pressions psychologiques, les journées interminables, les heures supplémentaires non payées deviennent le quotidien. Leur vulnérabilité les expose également au harcèlement moral et, parfois, à d’autres formes de chantages. Lorsque le travail manque et que le chômage frappe durement les femmes, certaines se taisent, non par résignation, mais parce qu’elles savent que perdre leur emploi, c’est condamner toute une famille.
Car ces femmes ne travaillent pas pour améliorer leur confort.
Elles travaillent pour nourrir leurs enfants, leurs parents, leurs frères, leurs sœurs. Il n’est pas exceptionnel qu’un seul salaire fasse vivre toute une famille, parfois même plusieurs familles. Beaucoup quittent leur domicile au lever du soleil et parcourent des dizaines de kilomètres pour rejoindre leur lieu de travail. Elles passent des heures dans les transports avant d’affronter une journée harassante devant les fours.
Et lorsque le magasin ferme enfin, leur journée est loin d’être terminée.
Pendant que d’autres rentrent se reposer, elles nettoient encore le magasin, lavent les ustensiles, rangent les lieux pour le lendemain. Puis elles rentrent chez elles, épuisées, où les attend une seconde journée de travail : préparer le repas, faire le ménage, laver le linge, s’occuper des enfants, des personnes âgées, de toute la famille.
Elles sont debout du matin jusqu’au cœur de la nuit.
Et pendant ce temps-là, de l’autre côté de la barrière sociale, une autre Algérie vit.
Une Algérie où l’on se déplace dans des voitures climatisées avant de retrouver le confort de villas et d’appartements climatisés. Une Algérie qui entre dans un magasin, achète une galette encore chaude et repart quelques minutes plus tard sans jamais se demander qui l’a fabriquée.
Ces bourgeoises ne fabriquent pas la galette.
Ce ne sont pas leurs mains qui pétrissent la pâte. Ce ne sont pas leurs visages qui ruissellent de sueur devant la tabouna. Ce ne sont pas leurs poumons qui respirent toute la journée l’air brûlant des fours.
Pourtant, chaque galette qu’elles déposent sur leur table est le fruit du travail de ces femmes de l’ombre.
C’est leur sueur qui nourrit les familles.
C’est leur courage qui permet aux enfants de manger une galette chaude au petit-déjeuner, aux maris de trouver du pain frais à chaque repas, aux foyers de perpétuer une tradition profondément ancrée dans notre culture populaire.
Le sourire des enfants devant une galette chaude a souvent été payé par les souffrances silencieuses d’une travailleuse anonyme.
La bourgeoisie consomme le fruit d’un travail dont elle ignore, ou préfère ignorer, les conditions de production. Le confort des uns repose trop souvent sur la souffrance des autres.
Cette injustice n’est pas une fatalité.
Elle est le résultat d’un système qui laisse prospérer le travail précaire, ferme les yeux sur les violations du droit du travail et considère les plus pauvres comme une main-d’œuvre corvéable à merci.
Il est temps que les inspections du travail remplissent réellement leur mission. Il est temps que les employeurs soient contraints de respecter la loi. Il est temps que chaque travailleuse bénéficie d’un contrat, d’une couverture sociale, d’une retraite, d’un salaire digne, de pauses, d’eau fraîche, d’une ventilation adaptée et de conditions de travail compatibles avec la dignité humaine.
La richesse produite par ces femmes ne doit plus servir uniquement à enrichir quelques patrons.
La République a le devoir de protéger celles qui nourrissent quotidiennement le peuple.
Une société se mesure à la manière dont elle traite les plus humbles. Tant que des femmes continueront à cuire des galettes dans une chaleur étouffante, sans droits, sans protection et parfois sans espoir, pendant que d’autres profiteront du fruit de leur travail dans le confort de la climatisation, nous ne pourrons parler ni de justice sociale, ni d’égalité, ni de progrès.
Les travailleuses des magasins de galettes ne demandent pas la charité.
Elles réclament simplement ce qui leur est dû : le respect de leur dignité, la protection de leurs droits et la reconnaissance de leur travail.
Il est temps que leur voix soit enfin entendue.
TAOUES P
Alger républicain