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L’Ogre de Washington et la « banquise à vendre » : quand l’impérialisme ne s’embarrasse plus de masques
vendredi 30 janvier 2026, par
On croyait, dans l’illusion confortable de certains salons feutrés et des chancelleries bien-pensantes, que l’époque des conquêtes territoriales ouvertes, celle où les empires se partageaient peuples et terres comme on échange des sacs de café ou des concessions minières, appartenait définitivement au XIX siècle. On voulait croire que l’impérialisme avait appris à se faire discret, à se draper dans le langage du droit international, de la « coopération » et de la « sécurité collective ». C’était mal connaître sa nature profonde : vorace, prédatrice, insatiable. Aujourd’hui, en ce début d’année 2026, Donald Trump, gérant brutal du capital américain installé à la Maison Blanche, remet brutalement les pendules à l’heure en réitérant son obsession grotesque et obscène : l’annexion pure et simple du Groenland.
Pour le locataire de Washington, le monde n’est rien d’autre qu’un immense marché, un catalogue de biens à acquérir, à monnayer ou à arracher par la force. Après avoir tenté, lors de son premier mandat, de « racheter » le Groenland comme on achète un casino en faillite à Atlantic City, le voilà qui revient à la charge avec une agressivité accrue, libéré de tout scrupule diplomatique. Mais s’arrêter au personnage serait une erreur. Derrière la vulgarité de Trump, derrière son cynisme assumé, se cache la logique implacable du capitalisme monopolistique en crise, qui, incapable de résoudre ses contradictions internes, cherche désespérément de nouveaux territoires, de nouvelles ressources et de nouveaux leviers de domination pour prolonger artificiellement sa survie.
L’intérêt soudain et apparemment irrationnel pour cette immense île glacée n’a rien d’un caprice personnel. Ce n’est ni la beauté des glaciers que le productivisme destructeur américain contribue d’ailleurs activement à faire disparaître ni un souci pour les populations locales. Ce qui attire l’ogre impérialiste, c’est l’odeur du profit, du contrôle et de la suprématie stratégique. Le sous-sol groenlandais recèle des réserves considérables de terres rares, d’uranium, de métaux critiques et potentiellement d’hydrocarbures, devenus essentiels à l’économie de guerre, aux technologies militaires et à l’industrie numérique. Dans un contexte de rivalité exacerbée avec la Chine et la Russie, il s’agit pour les trusts américains non seulement de s’approprier les richesses de demain, mais surtout d’en priver leurs concurrents.
Parallèlement, le Groenland occupe une position géographique centrale dans la militarisation accélérée de l’Arctique. Transformer l’île en un gigantesque porte-avions avancé permettrait aux États-Unis de renforcer leur dispositif militaire, de verrouiller les nouvelles routes maritimes ouvertes par la fonte des glaces et d’encercler davantage leurs rivaux stratégiques. Les menaces à peine voilées d’annexion, les pressions exercées sur le Danemark et le mépris affiché pour toute souveraineté locale ne visent qu’un objectif : consolider l’OTAN comme bras armé du capital financier occidental et étendre encore le rayon d’action du Pentagone.
Au-delà de la provocation médiatique, nous assistons à une phase critique de l’histoire mondiale, marquée par un aiguisement brutal des antagonismes entre puissances impérialistes. Le Groenland n’est que la partie émergée d’un iceberg bien plus vaste : celui de la lutte pour le repartage du monde. À mesure que l’hégémonie américaine s’effrite, elle se fait plus agressive, plus dangereuse, plus imprévisible. Cette brutalité provoque mécaniquement une surenchère des autres blocs impérialistes, chacun cherchant à sécuriser ses zones d’influence, ses routes commerciales et ses approvisionnements stratégiques. La bataille pour l’Arctique, pour ses minerais et ses corridors maritimes, est une guerre économique globale qui refuse de dire son nom mais prépare déjà les conflits armés de demain.
L’histoire du mouvement ouvrier et des luttes anti-coloniales nous l’a appris : lorsque les marchés se saturent, lorsque les profits chutent et que les contradictions du capitalisme deviennent explosives, les classes dominantes n’ont jamais hésité à recourir à la force pour préserver leurs privilèges. Le droit international, la souveraineté des peuples et les discours humanistes sont alors balayés sans état d’âme. L’Arctique devient ainsi le théâtre d’un nouveau « grand jeu » impérial, où les cartes sont rebattues au mépris total des populations concernées.
Car ce que Trump et ses semblables refusent de reconnaître, c’est que le Groenland n’est pas une marchandise. C’est une terre habitée, celle du peuple inuit, qui lutte depuis des décennies pour sa dignité, son autonomie et la préservation de son environnement. Ici, en Algérie, nous savons ce que signifient les promesses de « protection », de « développement » ou de « partenariat stratégique ». Nous connaissons le vrai visage de la prétendue « mission civilisatrice » : le pillage des ressources, la destruction des sociétés et la répression des résistances. La docilité du gouvernement danois face aux injonctions de Washington doit servir d’avertissement : face à l’impérialisme, les demi-mesures et les illusions diplomatiques ne mènent qu’à la soumission.
En dernier ressort, ce sont toujours les peuples qui paient le prix du sang et de la sueur. Ce sont les groenlandais, exposés à la destruction de leur environnement et à l’exploitation de leurs terres. Ce sont les populations civiles transformées en boucliers humains entre bases militaires rivales. Ce sont aussi les prolétaires du monde entier, dont les besoins sociaux sont sacrifiés pour alimenter des budgets militaires colossaux et des profits obscènes.
Il serait tragique de croire que l’ogre s’arrêtera aux confins glacés de l’Arctique. L’histoire du capitalisme nous enseigne une leçon simple et implacable : l’appétit vient en mangeant. Chaque concession, chaque reculade des peuples et des nations souveraines ne fait qu’aiguiser les crocs d’un système qui ne peut survivre que par la prédation. Si l’ogre est autorisé à avancer aujourd’hui sur la banquise, quel sera son prochain festin demain ? Le Groenland n’est pas un cas isolé : il est l’une des lignes de front d’une humanité qui refuse d’être mise aux enchères et transformée en variable d’ajustement des crises impérialistes.
MEHDI RAH
Alger républicain