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Ramadhan

Quand la charité patronale tente de masquer l’injustice sociale

mardi 3 mars 2026, par Alger republicain

Chaque année, au mois de Ramadhan, le même spectacle indécent se répète. Les patrons et leurs organisations se découvrent une âme charitable. Les entrepôts deviennent, le temps d’une mise en scène soigneusement orchestrée, des théâtres de la « solidarité ». Des piles de couffins sont alignées, les logos bien visibles, les caméras braquées, les publications programmées. On distribue quelques denrées de première nécessité, on serre des mains, on immortalise l’instant. Puis on retourne aux affaires.

Ce paternalisme d’un autre âge, maquillé en générosité, ne trompe plus grand monde. Car ceux qui reçoivent ces colis ne sont pas des assistés tombés du ciel. Ce sont les travailleurs, les chômeurs, les retraités aux pensions dérisoires bref, celles et ceux qui, par leur labeur quotidien, produisent les richesses accaparées par une minorité. Les mêmes mains qui acceptent aujourd’hui un couffin sont celles qui, hier encore, faisaient tourner les machines, coulaient le béton, récoltaient les fruits, nettoyaient les bureaux, assuraient les services. Sans elles, aucune entreprise ne prospère. Sans elles, aucun chiffre d’affaires ne grimpe.
Mais que reçoivent-elles en retour ? Des salaires qui peinent à suivre l’inflation. Des contrats précaires. Des droits syndicaux entravés. Des licenciements abusifs. Une protection sociale fragilisée. Et lorsque la situation devient intenable, on leur offre un colis alimentaire estampillé du logo de l’entreprise qui, toute l’année, rogne sur leurs acquis.
Ce que l’on présente comme un geste de piété ou de responsabilité sociale relève en réalité d’une opération de blanchiment moral. On exhibe la charité pour mieux dissimuler l’injustice structurelle. On parle de « solidarité », mais on refuse obstinément d’augmenter les salaires. On invoque les « valeurs » du Ramadhan, mais on s’oppose aux revendications légitimes des travailleurs. On distribue quelques sacs de semoule pendant que l’on concentre les profits et que l’on transfère les charges sur la collectivité.
Il faut le dire clairement : la pauvreté n’est pas une fatalité divine. Elle est le produit de choix économiques et politiques. Elle est le résultat d’un système qui socialise les pertes et privatise les gains. Dans ce système, le travail crée la richesse, mais le capital la confisque. Et lorsque l’écart devient trop visible, on tente de le combler par des gestes symboliques, hautement médiatisés, qui n’entament en rien les rapports d’exploitation.
La véritable solidarité ne se photographie pas. Elle ne se réduit pas à une distribution saisonnière. Elle s’incarne dans des salaires décents, dans la stabilité de l’emploi, dans le respect des droits syndicaux, dans une fiscalité qui met à contribution ceux qui profitent le plus. Elle suppose une redistribution effective des richesses et une reconnaissance concrète de la dignité du travail.
Ce dont les classes populaires ont besoin, ce n’est pas d’aumône, mais de justice. Ce n’est pas de compassion ponctuelle, mais de droits garantis. Ce n’est pas de charité paternaliste, mais d’égalité réelle. Tant que les travailleurs continueront à produire sans bénéficier équitablement des fruits de leur labeur, les couffins de Ramadhan resteront le symbole d’une hypocrisie sociale soigneusement emballée.
En ce mois de spiritualité et de partage, rappelons une évidence : la dignité ne se distribue pas en colis. Elle se conquiert par la lutte collective, par l’organisation, par l’exigence d’un autre modèle économique où la richesse nationale profite à celles et ceux qui la créent. C’est à cette cohérence-là que l’on reconnaît la sincérité. Le reste n’est que mise en scène.
MEHDI RAH